
- Salim Rzin
Téléphone de fortune : Je-fil
Une clinique de l’entre-deux
1.Le patient-fil : une clinique de l’entre-deux
Imaginez une personne qui attend une réponse. Le silence se prolonge, et aussitôt surgit le doute : « Est-ce que j’ai fait une erreur ? Est-ce qu’on m’a rejeté ? » Puis, à la moindre réponse, tout s’apaise, parfois jusqu’à l’euphorie : « Ouf, je compte encore, j’existe. » Tout l’être bascule d’un état à l’autre, comme suspendu à la tension ou à la détente du lien.
C’est au détour d’une réflexion partagée avec Emmanuelle Caillon, qui parle de « sujets astructurés », que m’est apparue l’image du téléphone de fortune : ce jeu d’enfant composé de deux boîtes reliées par un fil tendu. Cette image, naïve et pourtant puissante, s’est imposée pour décrire ces patients qui ne se définissent ni par un moi solidement établi, ni par l’objet, mais par le lien lui-même. Ils ne sont pas « sur » le fil : ils sont le fil.
2.Une existence dans l’hyper-adaptabilité
Le mode de fonctionnement du « patient-fil » se caractérise par une hyper-adaptabilité constante. Il vit dans l’entre-deux, se modelant en fonction de la qualité du lien établi. Sa réalité psychique dépend entièrement de l’autre, qui peut devenir en un instant objet d’amour ou objet de haine, non pas par clivage, mais par simple variation de la tension du fil.
Comme l’a montré Daniel Stern (Le monde interpersonnel du nourrisson, 1985), l’enfant se construit grâce à l’accordage affectif : il se sent reconnu dans ses états internes lorsque le parent ajuste son ton, ses gestes, ses mimiques. Chez le patient-fil, cet accordage n’est pas devenu une expérience intériorisée : il reste une exigence permanente. Exister, pour lui, signifie être accordé.
Nous avons tous connu ces moments où l’on se sent « en phase » avec quelqu’un, puis aussitôt « à côté » lorsqu’un geste ou une parole manque sa cible. Le patient-fil, lui, vit cette bascule à chaque instant, avec une intensité qui met en jeu son sentiment même d’exister.
3.Quand le fil se tend ou se rompt
Il n’est pas rare d’observer que, lorsqu’un signe de reconnaissance se fait attendre, un silence, un retard, une absence de réponse, le patient-fil s’effondre aussitôt : il se sent vide, honteux, parfois morcelé. À l’inverse, un simple signe positif, un mot ou un geste, suffit à le gonfler d’existence et à le rendre « indispensable-utile », à lui donner du sens.
Nous savons tous ce que cela fait d’attendre un message ou un appel. La différence, c’est que pour la plupart d’entre nous, l’attente finit par se relativiser. Pour le patient-fil, chaque variation est un séisme. Dans le transfert, le moindre décalage du cadre est vécu comme une rupture brutale ou, au contraire, comme une confirmation vitale du lien.
Ces oscillations ne traduisent pas un clivage borderline au sens strict, mais une vulnérabilité plus archaïque. Comme l’a montré Jean Bergeret (La personnalité normale et pathologique, 1974), les organisations limites reposent sur une fragilité du moi et une angoisse d’abandon. Mais le patient-fil ne clive pas : il se réverbère, il se désagrège ou se gonfle selon la qualité du fil.
4.Narcissisme entravé : un moi jamais installé
Dans Pour introduire le narcissisme (1914), Freud décrit le narcissisme primaire comme l’état où le sujet se vit autosuffisant, sans distinction entre lui et l’autre. Si cette étape échoue, le moi reste fragile, exposé à la menace d’anéantissement.
Winnicott, de son côté, insiste dans Primary Maternal Preoccupation (1956) sur la préoccupation maternelle primaire, cet état de la mère qui permet au nourrisson de vivre une continuité d’être. Quand cette expérience échoue, l’enfant ne parvient pas à construire un sentiment de soi durable. Le patient-fil illustre précisément cette dépendance : sans fil, il s’effondre.
Pour moi, l’accordage affectif, tel que Daniel Stern l’a décrit, joue pour l’enfant le rôle d’un emmaillotage psychique. Comme dans l’enveloppe de tissu qui contient le bébé et l’empêche de se disperser dans des sensations diffuses, l’accordage vient limiter le morcellement et offrir une continuité d’existence. Lorsque cet emmaillotage affectif a fait défaut, le sujet reste vulnérable, en quête permanente d’un fil extérieur qui le maintienne assemblé.
René Roussillon rappelle que le moi s’enracine d’abord dans le corps, à travers l’expérience d’unité corporelle et de symbolisation progressive. Quand cette inscription échoue, le sujet reste comme morcelé, dépendant de la vibration du lien pour se rassembler. C’est pourquoi le patient-fil vit littéralement la tension ou la rupture du fil dans son corps : crispation, honte, morcellement.
5.La réverbération plutôt que le renoncement
On pourrait croire qu’un tel sujet « renonce » à avoir une identité. Georges Devereux parlait de ce renoncement face à la menace d’anéantissement. Mais ici, il n’y a pas renoncement : il n’y a jamais eu un moi suffisamment solide pour renoncer. Ce qui apparaît, c’est une réverbération : le sujet se répercute, comme un son fragile dans le fil. Il ne s’efface pas, il vibre.
6.Implications cliniques
Pour l’analyste, tenir le cadre avec un patient-fil n’est pas une simple marque de rigueur, mais une nécessité vitale. Le cadre est le fil. L’obsession du patient d’être reconnu, aimé, n’est pas un caprice narcissique, mais une quête d’existence.
L’enjeu n’est pas de « réparer » une structure défaillante, mais de permettre la construction progressive d’un moi qui n’a jamais pu s’installer. L’analyste devient alors ce fil constant et fiable, qui rend possible l’expérience d’un « je » plus stable. Ce travail est lent, fondateur, car il vise à ancrer le sujet dans une continuité qui ne soit plus uniquement vibratoire, mais suffisamment intériorisée pour durer.
Bibliographie et références :
1. Ouvrages et publications cités
- FREUD, Sigmund (1914), Pour introduire le narcissisme (titre original : Zur Einführung des Narzißmus). Dans cet article fondateur, Freud définit le narcissisme primaire et les enjeux de la construction du moi.
- WINNICOTT, Donald Woods (1956), « Primary Maternal Preoccupation » (en français : La préoccupation maternelle primaire). Texte initialement présenté à la Société Britannique de Psychanalyse, il traite de l’état psychique particulier de la mère permettant au nourrisson de développer sa « continuité d’être ».
- BERGERET, Jean (1974), La personnalité normale et pathologique, Éditions Payot. Cet ouvrage est la référence classique sur la structure de la personnalité et les « organisations limites » (états-limites) évoquées dans votre texte.
- STERN, Daniel (1985), Le monde interpersonnel du nourrisson (titre original : The Interpersonal World of the Infant), PUF. L’auteur y développe le concept clé d’accordage affectif (affect attunement).
2. Auteurs et concepts
- Emmanuelle CAILLON : Citée pour son concept de « sujets astructurés ». Elle est psychologue clinicienne et psychanalyste, travaillant notamment sur les problématiques des limites et du narcissisme.
- René ROUSSILLON : Cité pour ses travaux sur la symbolisation, le narcissisme et le corps (référence probable à ses travaux sur la « fonction symbolisante de l’objet » et l’étayage corporel du moi).
- Georges DEVEREUX : Cité pour ses réflexions sur l’identité et la menace d’anéantissement (possiblement en lien avec ses travaux en ethnopsychiatrie sur l’angoisse et l’identité).
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