L’anxiété et son expression somato-psychique

Comprendre et transformer une souffrance contemporaine

L’anxiété est une expérience universelle, omniprésente dans le paysage clinique contemporain, mais elle prend des formes spécifiques selon les époques et les contextes culturels. Dans nos sociétés contemporaines, elle se manifeste souvent sous des aspects psychosomatiques, se traduisant par des tensions corporelles, des troubles digestifs, des insomnies ou des palpitations inexpliquées. Loin d’être un simple symptôme gênant, elle est une expression de conflits psychiques non résolus qui trouve racine dans l’inconscient.

En psychanalyse, il ne s’agit pas uniquement de la calmer mais de l’interpréter, car elle est porteuse de sens. Elle révèle une souffrance sous-jacente, souvent issue d’un traumatisme refoulé, d’un conflit intra-psychique ou d’un schéma répétitif inconscient. Cet article explore les différentes facettes de l’anxiété sur les plans psycho-émotionnels et psychosomatique, ses nouvelles manifestations contemporaines, ainsi que les stratégies thérapeutiques permettant de la comprendre et de la transformer.

I. L’anxiété : Une expression de l’inconscient à travers le corps

L’anxiété n’est pas seulement un trouble de l’esprit : elle s’ancre profondément dans le corps. Freud, dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926), différencie l’angoisse née du refoulement de celle qui sert de signal face à un danger interne. Lorsque le psychisme ne parvient pas à symboliser une angoisse, celle-ci se transfère alors dans le soma.

L’anxiété se différencie de la peur en ce qu’elle n’a pas d’objet.

1. L’anxiété psychosomatique : un langage du corps

L’anxiété psychosomatique se manifeste par divers troubles physiques : tensions musculaires, douleurs inexpliquées, troubles digestifs, palpitation, insomnies, migraines, vertiges… Lorsque le langage ne permet pas l’élaboration la détresse psychique, celle-ci s’en code directement dans le corps. La pensée opératoire, ce phénomène décrit par Pierre Marty et Michel de M’Uzan dans leurs travaux sur la psychosomatique psychanalytique, met en évidence l’importance de la parole pour désamorcer la charge anxieuse qui se fixe dans le soma.

2. L’anxiété et le trauma : quand le corps garde la mémoire

Certaines formes d’anxiété psychosomatique sont liées à des traumas précoces. Le corps devient alors le support d’un souvenir que le psychisme n’a pas pu intégrer consciemment, tel une dissociation entre le vécu psychique et le symptôme corporel.

Cas clinique : Une patiente souffrait de crises de tachycardie inexpliquées. L’analyse a révélé qu’elle avaient débuté après une rupture amoureuse. En approfondissant, elle se souvenait d’une sensation de panique similaire lorsqu’enfant, son père s’absentait brusquement. L’anxiété actuelle rejouait sous forme de clivage défensif, une blessure infantile : l’abandon.

II. Les nouvelles formes contemporaines de l’anxiété

Si l’anxiété a toujours existé, elle prend aujourd’hui de nouvelles formes, influencées par l’accélération du temps, la sur-stimulation et l’exigence de performance.

1. L’anxiété sociale et le syndrome de l’imposteur

De nombreux patients évoquent fréquemment une peur chronique de l’échec, un sentiment d’illégitimité ou la crainte d’être démasqué.

Ce phénomène, accentué par les injonctions de réussite et la mise en scène permanente de soi à travers les réseaux sociaux, génère une anxiété diffuse, une méfiance et un état d’hyper-vigilance.

2. L’anxiété numérique et la surcharge cognitive

L’exposition constante aux écrans et aux informations crée un brouillage psychique qui empêche l’élaboration subjective des expériences vécues.

L’hyper-connexion favorise l’émergence d’angoisse floues, difficile à verbaliser, parfois accompagnées de symptômes dissociatifs ( trouble de la concentration, perte du sentiment de réalité, crises de panique imprévisibles).

Cas clinique : Un jeune cadre se plaignait d’un épuisement constant, bien qu’il dorme suffisamment. Il vérifiait ses e-mails dès le réveil et restait connecté en permanence. La déconnexion lui provoquait une angoisse diffuse. En explorant cela, nous avons découvert que l’inactivité réveillait un sentiment d’abandon lié à son enfance.

3. L’anxiété existentielle et climatique

Beaucoup de jeunes patients expriment un sentiment de catastrophe imminente. Une inquiétude liée à l’avenir de la planète, aux crises sanitaires et aux conflits mondiaux, affecte de plus en plus de patients. Cette anxiété existentielle qui dépasse la sphère individuelle, engendre des troubles du sommeil, des ruminations et un sentiment d’impuissance face à l’incertitude du monde.

III. Stratégies thérapeutiques pour évincer l’anxiété et favoriser la compréhension de soi

Si l’anxiété semble d’abord un ennemi à combattre, elle peut aussi devenir un signal précieux pour accéder à des couches profondes du psychisme et enclencher un processus de transformation ainsi qu’une navigation plus fluide de ses relations

1. L’élaboration par la parole : Donner un sens à l’anxiété

La cure psychanalytique permet d’offrir un espace où l’anxiété peut être verbalisée et élaborée. En mettant des mots sur ce qui était jusque-là ressenti mais non pensé, le sujet redonne du sens à son expérience et soulage ainsi la charge anxieuse qui pesait sur son corps.

Cas clinique : Une femme souffrait d’une anxiété diffuse sans en comprendre l’origine. À travers les séances, elle a réalisé que cette angoisse était liée à un secret de famille qui pesait inconsciemment sur elle.

2. L’analyse des résistances et des répétitions

Certains schémas se rejouent inconsciemment et alimentent l’anxiété. L’identification de ces mécanismes aide le patient à sortir du cercle de la répétition.

Cas clinique : Une patiente accumulait des relations toxiques. À chaque rupture, elle développait des troubles psychosomatiques (eczéma, migraines). L’analyse a révélé qu’elle répétait un schéma où l’amour était toujours associé à la souffrance.

3. Le travail sur le corps et la psyché

La prise en compte du corps dans la cure est essentielle pour traiter l’anxiété.

Certaines techniques complémentaires peuvent être bénéfiques en parallèle de l’analyse, comme la relaxation, la respiration consciente ou l’hypnose clinique. Ces pratiques permettent d’apaiser les tensions physiques et de reconnecter le patient à ses ressentis corporels.

4. La structuration du cadre et des rituels

Certains patients anxieux bénéficient d’un cadre thérapeutique plus structurant, avec des séances régulières et un travail sur la mise en place de repères dans la vie quotidienne.

L’instauration de rituels rassurants permet de canaliser l’anxiété diffuse et de renforcer le sentiment de continuité interne et de réappropriation de son propre désir.

Conclusion : Transformer l’anxiété en levier d’évolution

L’anxiété, bien qu’elle soit une source de souffrance, peut être une opportunité de transformation lorsqu’elle est accueillie et travaillée en profondeur. En passant du statut de symptôme à celui de “boussole interne”, elle devient un outil précieux pour accéder aux conflits sous-jacents et elle peut devenir un levier de transformation psychique et existentiel. La psychanalyse offre cet espace où l’anxiété peut être écoutée, analysée et finalement, dépassée.

En intégrant le corps, la parole et l’histoire du sujet dans une approche intégrative, le travail analytique permet non seulement d’apaiser l’anxiété mais aussi de favoriser une rencontre plus authentique avec soi-même, de passer d’une position passive à une position active. Car derrière chaque symptôme anxieux, il y a un sujet en quête de sens, qui ne demande qu’à retrouver une place plus apaisée dans son propre monde intérieur.

Une métamorphose est possible.


Bibliographie et Références :
1. La référence fondatrice (Psychanalyse classique)
  • Sigmund Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926) : C’est l’ouvrage pivot cité dans votre texte. Freud y opère un tournant théorique majeur en distinguant :
    • L’angoisse automatique : une réaction directe à un afflux de stimuli (traumatisme) que le psychisme ne peut gérer.
    • L’angoisse-signal : une fonction du Moi qui anticipe un danger interne (pulsionnel) pour déclencher des mécanismes de défense avant d’être submergé.
2. Les références en Psychosomatique
  • Pierre Marty et Michel de M’Uzan, L’investigation psychosomatique (1963) : Le texte évoque la « pensée opératoire ». Ce concept, forgé par l’École de Psychosomatique de Paris (IPSO), décrit un mode de fonctionnement mental déconnecté de la vie imaginaire et symbolique.
3. Les concepts cliniques sous-jacents
  • Le traumatisme et le clivage : Référence aux travaux de Sándor Ferenczi (Confusion de langue entre les adultes et l’enfant) sur la dissociation et la manière dont le corps « garde la mémoire » d’un trauma que l’esprit a dû écarter pour survivre.
  • L’anxiété existentielle : Fait écho aux travaux de Viktor Frankl, qui traitent de l’angoisse face au vide de sens, mais aussi à la notion de « perte de l’objet » chez Jacques Lacan.
  • L’anxiété et l’attachement (Cas cliniques de l’abandon) : Les cas mentionnés sur la peur de l’absence du père ou de la rupture renvoient à la Théorie de l’Attachement de John Bowlby, particulièrement sur l’angoisse de séparation.
4. Références contemporaines (Contextuelles)
  • L’accélération et l’anxiété numérique : Le texte s’inscrit dans la lignée des travaux de l’école de Francfort moderne, notamment Hartmut Rosa (Accélération : une critique sociale du temps), qui analyse comment le rythme effréné des sociétés modernes produit une aliénation et une anxiété diffuse.
  • L’éco-anxiété : Ce concept, bien que récent, est de plus en plus documenté en psychologie clinique, notamment par les travaux de Glenn Albrecht sur la solastalgie (la détresse causée par les changements environnementaux).

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