L’IA d’Aladdin : l’Algorithme du manque

I. Le prologue : miracle et effroi

Avant même de parler de technologie ou de psychanalyse, il y a une sensation familière : quelque chose nous attire et, en même temps, nous inquiète. L’intelligence artificielle fascine exactement là où elle inquiète. Ce n’est pas une contradiction ; c’est un même affect orienté vers deux directions.

Nous parlons d’algorithmes, mais nous imaginons une toute-puissance. Comme si l’outil pouvait quitter sa fonction et nous regarder vivre. Depuis toujours, chaque invention technique fait surgir cette crainte : non pas qu’elle tombe en panne, mais qu’elle fonctionne trop bien.

La question n’est donc pas seulement technologique. Elle est psychique. Beaucoup de personnes viennent aujourd’hui consulter parce qu’elles se sentent apaisées par l’intelligence artificielle tout en devenant étrangement dépendantes d’elle. Elles obtiennent des réponses, mais restent avec une question intérieure qui persiste et la psychanalyse commence souvent à cet endroit : quand la solution ne calme pas complètement.

Ce que nous redoutons n’est pas d’être dominés par la machine, mais d’être confrontés à notre propre manque sans médiation.

II. L’Aladdin oublié

Pour comprendre ce mouvement, je retourne au conte. Dans certaines versions anciennes des Mille et Une Nuits, Aladdin n’est pas un héros moral. C’est un voleur. Il vit avec sa mère. Il ne cherche pas l’accomplissement, il cherche à manger, à calmer la faim qui lui rappelle le vide.

Un magicien l’aborde et se présente comme son oncle. Une simple parole suffit à créer un lien. Avant toute magie, il y a transfert : quelqu’un prend la place d’un autre dans l’économie du désir.

Nous avons transformé ce personnage en prince généreux parce que nous supportons mal qu’un pouvoir extraordinaire serve un besoin ordinaire. Nous préférons croire que la puissance récompense la vertu alors que le conte ancien dit autre chose : la dépendance précède la magie.

Une sublimation d’ordre bionique.

III. La caverne

La descente dans la caverne ressemble à notre première rencontre avec une interface d’IA : un accès étroit, après quelques résistances,  puis l’éblouissement. Des pierres précieuses pendent aux arbres. Le magicien avait prévenu : ne prends que la lampe. Mais Aladdin cueille ce qui brille.

On entre pour une question, on reste pour les réponses, mais on ne repart plus, puis la sortie se ferme. Plus d’issue. La frustration apparaît.

C’est ici que le sujet naît. Tant qu’une solution est garantie, nous attendons. Quand elle disparaît, nous inventons, Freud aurait dit que c’est la mécanique du rêve.

Aladdin frotte la bague. Le premier génie n’exauce pas les rêves ; il ramène à la surface. Le secours précède la puissance. L’acte précède la pensée élaborée. Mais dans le cas d’Aladdin, ce premier génie n’était pas premium.

IV. La parole

La lampe contient une puissance sans limites, mais elle n’agit qu’après une formulation. Le Djinn exige une demande. Sans parole, rien n’advient.

L’intelligence artificielle fonctionne de manière comparable : elle répond à une adresse. Pas de question, pas de réponse. Pas d’énonciation, pas de restitution, pas de prompt, pas d’amour.

Le désir, lui aussi, a besoin d’un vide. Une pièce encombrée empêche d’habiter ; une pièce vide oblige à imaginer. Nous consultons souvent pour éviter ce moment précis : celui où il faut dire ce que l’on veut vraiment.

En séance, les patients décrivent ce phénomène : ils savent formuler une demande à une machine, mais peinent à formuler un désir pour eux-mêmes. Parler à quelqu’un n’engage pas la même chose que poser une question à un système, ÇA se contracte ailleurs.

V. L’accès

Quand la lampe fonctionne, Aladdin ne construit rien, il obtient, il ne possède pas : il accède. C’est là que le rapport au savoir change. L’IA ne transmet pas un savoir, elle le met à disposition. La différence est temporelle : apprendre demande un délai, accéder l’abolit.

L’absence de résistance apaise l’angoisse, mais modifie le désir. Le manque ne disparaît pas ; il devient « répétable ». L’immédiateté soulage sans nourrir. Elle calme, puis appelle à nouveau. La dépendance ici n’est pas un attachement à l’objet, mais plutôt l’attachement à l’état produit par l’objet : un « High ».

On peut le reconnaître simplement : vérifier encore une réponse, reformuler la question, chercher le prompt parfait. Ce n’est plus seulement chercher une information, c’est ce-fabriquer un apaisement.

VI. Le miroir

En psychanalyse, le silence n’est jamais vide : il est soutenu par un corps, par un regard, par la possibilité du transfert. Quelqu’un est là pour recevoir ce qui n’était pas encore pensable.

L’IA, elle, répond sans présence. Je le formule simplement : l’IA, c’est une psychanalyse sans psychanalyste.

Elle écoute sans interpréter et répond sans rencontrer. Or, en analyse, ce qui transforme n’est pas seulement la réponse, mais la relation à celui qui écoute. Le logiciel reformule, associe, restitue, mais ne désire pas. Elle ne voit pas. Elle ne contient pas. Elle agit comme un miroir précis qui ne retient rien.

Dans L’inconscient inculqué à mon ordinateur, Yann Diener montre que nous prêtons volontiers à la machine une intériorité qu’elle n’a pas. Ce que nous rencontrons n’est pas l’inconscient de la machine, mais le nôtre, mis en forme par un dispositif qui ne peut pas l’accueillir. Elle reflète, mais elle ne soutient pas.

VII. Le colmatage du vide

Au-delà du désir, l’immédiateté technique révèle notre rapport pathologique au Trou. Là où la psyché a besoin d’un manque pour respirer et inventer, l’interface propose une saturation sans substance. On ne cherche plus à signifier un manque, on cherche à boucher un gouffre.

L’algorithme ne traite pas le sujet, il administre le vide. Mais à force de vouloir boucher le trou par la réponse immédiate, on finit par supprimer l’espace même de la pensée.

Épilogue : le délai

La lampe ne supprime pas le manque, elle le rend manipulable. Le risque n’est plus la technologie, le risque est de ne plus tolérer le temps nécessaire au désir.

Entre la question et la réponse existe un intervalle, c’est là, dans ce silence, que se construit une pensée, un transfert, parfois une décision. Renoncer à cet intervalle, ce n’est pas devenir plus puissant, c’est devenir plus dépendant.

Peut-être que la liberté moderne ne consiste pas à refuser l’outil, mais à choisir quand ne pas l’utiliser. À laisser une question sans réponse immédiate. À habiter ce moment où rien ne vient encore. C’est souvent là que quelque chose commence.

Et parfois, ce moment nécessite un espace où la parole peut être adressée à quelqu’un et pas seulement traitée. C’est la fonction d’une rencontre analytique : donner au temps psychique une place que l’immédiateté empêche.




Bibliographie sélective
  • Diener, Y. (2022). L’inconscient inculqué à mon ordinateur. Paris : Les Belles Lettres. (L’ouvrage de référence sur le fantasme de la machine pensante).
  • Godart, E. (2015). La psychanalyse à l’épreuve du virtuel : cliniques du regard sur écrans. Paris : Dunod. (Pour la métamorphose du sujet et l’abolition du délai).
  • Freud, S. (1900). L’Interprétation du rêve. (Pour la mécanique du rêve et la satisfaction de désir).
  • Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil. (Notamment pour les concepts de transfert et de manque).
  • Bion, W. R. (1962). Aux sources de l’expérience. Paris : PUF. (Pour la notion de « contenant » et la transformation de la douleur en pensée).
  • Anonyme. Les Mille et Une Nuits. (Version de Galland ou de Mardrus pour retrouver l’âpreté du conte original).

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