
- Salim Rzin
Deuil Blanc
Ni robe, ni linceul, mais un deuil blanc
La géographie du regard
Depuis une terrasse à Tanger, le thé se termine et le regard glisse vers l’horizon comme s’il cherchait une réponse dans la lumière. À quinze kilomètres à peine, une masse rocheuse se détache dans la brume : Gibraltar. Cette proximité dérisoire, presque ironique, suffit à installer une tension. D’un côté, on contemple l’Europe comme un mystère ; de l’autre, depuis le Rocher, on scrute l’Afrique comme une énigme. Deux rives, deux imaginaires, séparés par une étendue d’eau qui n’est jamais neutre. Le détroit n’est pas une frontière, il est un dispositif psychique : il met en scène le temps, le désir et sa distance.
À Tanger, la mer n’est pas seulement une mer. Elle est mère, matrice, étendue primordiale qui nourrit et sépare tout à la fois. Quinze kilomètres : une mesure géographique minuscule, mais une distance symbolique immense. Le blanc de l’écume répond au blanc des façades, au blanc des robes de fête, au blanc des linceuls. Pourtant, le deuil blanc dont il sera question ici, et dont la littérature psychologique y a pris part, ne relève ni du mariage ni de la mort, ni de la psychanalyse. Il n’est ni robe, ni linceul. Il est cet entre-deux liquide où le sujet demeure suspendu, incapable d’aborder l’une ou l’autre rive de son propre désir.
Le blanc, dans sa pureté apparente, rassure. Il promet l’innocence, l’oubli, la neutralité. Mais il peut aussi signaler une suspension affective, une anesthésie élégante. Entre la célébration et l’ensevelissement, il existe une zone intermédiaire où rien ne se tranche vraiment. Le deuil blanc n’est pas un effondrement spectaculaire ; il est une mise en veille progressive, voire silencieuse. Il ne hurle pas la perte, il la devance. Il installe une distance préventive entre le sujet et ce qui pourrait le traverser.
Ainsi, la terrasse devient scène clinique. Regarder Gibraltar depuis Tanger, ou Tanger depuis Gibraltar, c’est toujours contempler ce que l’on n’habite pas. Le regard s’oriente vers l’autre rive pour ne pas affronter le sol sous ses pieds. Le deuil blanc procède de cette logique : il détourne le regard vers l’ailleurs pour ne pas consentir à la traversée intérieure. La mer sépare, certes, mais elle protège aussi d’un franchissement trop radical : une confusion du cultuel et du culturel.
Le corps : animation et revitalisation
Dans la fête, le corps s’anime. Il est traversé par la pulsion, c’est-à-dire par cette force psychique et somatique qui cherche une satisfaction, même partielle, même détournée. Freud définissait la pulsion comme un concept-limite entre le somatique et le psychique ; elle met le corps en mouvement, elle le rend vibrant. Le corps animé n’est pas un corps parfaitement maîtrisé, il est un corps risqué, exposé à l’intensité.
À l’inverse, il existe des corps que l’on pourrait dire revitalisés plutôt qu’animés. Ils fonctionnent, parlent, accomplissent, mais quelque chose en eux a été neutralisé. La revitalisation est une réanimation technique : on restaure l’apparence de la vie sans en laisser circuler l’essence. Le deuil blanc appartient à cette seconde catégorie. Il ne détruit pas le corps, il le rend opérationnel, socialement ajusté, impeccablement vêtu. Le sujet ne change pas de robe ; il change de rive intérieure. Le sujet n’est pas malade, il est fonctionnel.
Ce franchissement paradoxal est immobile. On demeure dans le même vêtement, dans la même relation, dans la même posture sociale, mais la terre ferme s’est dérobée. Le deuil blanc est ce moment où l’on continue d’aimer sans se sentir vivant, où l’on reste engagé tout en s’étant retiré de la scène pulsionnelle. Le blanc, ici, n’est plus symbole de pureté ; il devient surface lisse, écran protecteur contre la brûlure du manque, contre l’hématome du réel.
Le manque, précisément, est ce que la pulsion accepte de rencontrer. Il introduit une béance, ce que certains auteurs ont nommé le « trou », c’est-à-dire l’expérience structurante de l’absence. Le deuil ordinaire confronte le sujet à cette béance. Le deuil blanc, lui, l’anticipe et la neutralise. Plutôt que de traverser la perte, il en organise la simulation douce. Il transforme la mer en décor, la distance en paysage contemplatif.
La clinique : l’étouffement de la pulsion
Cliniquement, le deuil immaculé se manifeste par une pente discrète. Le sujet ne s’effondre pas ; il s’amenuise. Il parle de fatigue, de détachement, d’une forme de lucidité froide. Il dit qu’il ne veut plus souffrir, qu’il préfère prévenir que guérir. Cette prévention devient stratégie : anticiper la perte pour ne pas en être surpris. Mais en anticipant, il retire à l’événement sa puissance transformatrice. Il évite la chute, au prix d’une élévation factice au-dessus de ses propres affects., il SATURE.
Ferenczi a décrit, dans ses travaux sur le traumatisme, des mécanismes de clivage où le sujet se fragmente pour survivre à l’insupportable. Ici, le mouvement est différent. Il ne s’agit pas d’une fragmentation, mais d’une saturation. Le sujet se remplit de rationalisations, d’activités, de discours cohérents, d’immédiateté. Il devient dense, compact, presque inattaquable. Cette compacité est pourtant défensive : elle empêche la pulsion de circuler. Là où le traumatisé se morcelle, le sujet en deuil blanc se solidifie sans élaboration.
La désaffectivation progresse alors sans bruit. Les affects perdent leur intensité, non par refoulement massif, mais par épuisement programmé. Le désir, trop dangereux, est mis en sourdine. Le sujet se transforme en automate élégant de lui-même. Il accomplit les gestes attendus, répond aux sollicitations, maintient le lien, mais la scène intérieure est désertée. Il ne porte plus sa faille ; il la délègue à une version socialement acceptable de lui-même.
Ce deuil vierge n’est donc ni célébration ni catastrophe. Il est cette mer calme qui sépare le sujet de son propre rivage pulsionnel. Entre Tanger et Gibraltar, l’eau salée semble paisible, presque décorative. Pourtant, elle constitue un passage redoutable. Traverser supposerait de consentir à l’incertitude, à la perte possible, à la rencontre réelle avec l’autre rive. Rester sur la terrasse du café, contempler sans franchir, protège du naufrage, mais condamne à l’immobilité.
Ni robe, ni linceul, cet entre-deux où le sujet choisit la blancheur de la suspension plutôt que la couleur vive du désir ou l’obscurité assumée de la perte. Il appartient à notre clinique contemporaine, saturée de stratégies préventives et de subjectivités performantes. Le reconnaître, c’est déjà rouvrir la possibilité d’une traversée, et rappeler que la mer, si elle sépare, elle tache et demeure aussi la condition de tout passage.
De Melancholia à la rive délaissée
L’image finale s’impose avec la force lente des visions durables. Dans le film « Melancholia », la mariée avance enveloppée d’une robe dont la blancheur éclatante ne promet plus rien. Ce blanc n’ouvre plus l’avenir ; il pèse. Il devient linceul avant même que la catastrophe cosmique ne survienne. La planète qui approche n’est pas le véritable drame. Le drame est antérieur. Il réside dans cette inertie psychique, dans cette manière qu’a le sujet de se retirer avant l’impact avec la frustration, de s’absenter du monde alors même qu’il y demeure physiquement présent.
À la manière des héroïnes de Virginia Woolf, elle semble n’appartenir ni tout à fait à la terre, ni tout à fait à l’eau. Elle ne choisit pas la rive ; elle dérive. Ce n’est pas une scène de panique, mais une scène de renoncement. Drapée de blanc, elle cesse de lutter contre le courant. Elle s’offre à l’effacement avec une douceur presque solennelle. L’abandon n’est pas spectaculaire. Il est silencieux, dense, irrévocable.
Ce deuil innovant se reconnaît dans cette posture, ce n’est pas le deuil freudien, mais une suspension défensive en amont du travail de perte.
C’est le moment où l’on ne rame plus entre Tanger et Gibraltar, où l’on ne tente plus de maintenir une tension vivante entre deux rives. On se laisse porter. Une paix relative s’installe, mais elle est celle des eaux stagnantes, non celle du large. Elle apaise la lutte, certes, mais elle étouffe aussi la pulsation.
Dans l’intimité de la cure, identifier ce mouvement ne consiste pas à prescrire un changement de vêtement. Il ne s’agit pas de remplacer la robe par une autre couleur, ni de forcer une renaissance artificielle. Il s’agit de réintroduire l’humidité, le sel, le mouvement. De rendre au blanc sa capacité de surface réfléchissante plutôt que de l’abandonner à la fixité minérale. Le travail analytique ne promet pas un retour à la fête ; il propose la possibilité d’une traversée.
Car si la mer.e. sépare et engloutit, elle demeure aussi le seul espace où un passage est possible. Traverser suppose d’accepter l’incertitude, la fatigue des bras, le silence des profondeurs. Le deuil blanc n’est pas une fatalité ; il est une suspension. Et toute suspension contient encore, en puissance, la reprise d’un mouvement, sauf si elle se fige en récusation.
Bibliographie :
Sources Cliniques et Psychanalytiques :
- Anzieu, D. (1985). Le Moi-Peau. Dunod.
- Ferenczi, S. (1932). Réflexions sur le traumatisme.
- Green, A. (1980). La Mère morte in Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Éditions de Minuit.
- Kristeva, J. (1987). Soleil noir. Dépression et mélancolie. Gallimard.
- Lacan, J. (1964). Le Séminaire, Livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil.
- Roth, T. (2025). Les névroses de récusation. ERES.
Sources Littéraires et Cinématographiques :
- Woolf, V. (1927). Vers le phare (To the Lighthouse).
- Von Trier, L. (2011). Melancholia [Film]. Zentropa.
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