
- Salim Rzin
Café de la Comédie : l’Objet en Psychanalyse
JE-U FLIPPE
Une bille
Adolescent, il y avait, dans un café-théâtre-bibliothèque de la ville “le Café de la Comédie” un flipper.
C’était un lieu d’étude et de culture : des comédiens y répétaient, des poètes lisaient, des étudiants révisaient leurs cours de philosophie.
Il m’arrivait d’y assister à des pièces, d’y travailler aussi. Et au fond, sous la lumière crue du néon, trônait cette vieille machine étrange, clinquante et bruyante, presque vulgaire, où certains de ces penseurs, entre deux verres et quelques vers, devenaient d’un coup des joueurs.
Leur obsession se révélait sans artifice, sans texte, sans rôle : juste le regard fixé sur une bille d’acier.
C’est sans doute là, bien avant mes lectures de Freud ou de Lacan, que j’ai entrevu la forme inconsciente de l’objet.
L’anti-Styx et le prix de l’être
On glisse la pièce et le jeu commence. Ce geste banal est déjà une décision métaphysique : payer pour rejouer, c’est refuser la fin.
Ce n’est pas le tribut à Charon pour traverser le Styx, mais son contraire : l’anti-Styx, un paiement pour demeurer du côté des vivants. Chaque partie est une tentative de suspendre la mort, d’acheter un peu de permanence et cette pièce, c’est la part de libido qu’on consent à investir pour relancer le désir.
Le slot à monnaie devient la fente, le Trou par où le Réel s’introduit : l’économie, le temps, la contrainte tout ce qui borde la scène imaginaire du jeu.
L’objet perdu et inatteignable
La bille, brillante, minuscule, enfermée sous le verre, est l’objet du désir, on la regarde rouler, on tente de la sauver, mais on ne la touche jamais. Elle circule dans un espace clos, visible, mais intouchable comme l’objet a, cet objet-cause que Lacan disait toujours déjà perdu.
Entre le joueur et la bille, il y a la vitre : le fantasme, la barrière du Réel, la distance qui permet au désir d’exister. La main ne la saisit pas, mais tout le corps est tendu vers elle : le regard fixe, les muscles crispés, le souffle suspendu.
Voilà la scène du sujet désirant, rejouée à chaque rebond.
Les flippers : tension, perte, transition et illusion
Les deux leviers, en bas du plateau, sont les bras du Moi, ils battent comme un cœur inquiet, tentant de retenir l’objet dans l’aire du possible.
C’est la tension primitive entre maintenir et perdre, maîtriser et céder.
Chaque frappe est un acte de volonté, un sursaut contre la fatalité, mais le contrôle n’est qu’illusion : la bille obéit à la pente du monde, non à la main du sujet.
Le désir se croit moteur, l’angoisse se sait inévitable mais tous deux ne sont qu’échos d’une gravité plus profonde.
Les champignons : les contre-chocs du Réel
Ces champignons lumineux « les bumpers » qui renvoient la bille avec violence, incarnent les retours du Réel, ou du refoulé et chacun d’eux est un tressaillement pulsionnel : un trauma, un hasard, une rencontre qui redistribue la trajectoire.
La bille s’y heurte, s’y relance, parfois s’y perd, c’est Thanatos en action, dans sa forme la plus pure : la répétition, le choc, l’imprévisible. Et pourtant, de ces secousses naît aussi la jouissance, les points, la lumière, la relance du JE-u.
La partie : la vie
Le plateau entier, avec ses rampes, ses pièges, ses bruits et ses lumières, est une miniature du monde. Chaque cible atteinte, chaque clignotement, chaque extra ball est une satisfaction partielle, un fragment de plaisir, une substitution provisoire à l’objet perdu.
Puis vient le moment du tilt œdipien ou surmoïque, cette secousse interdite qui sanctionne l’excès de maîtrise, c’est l’irruption du Réel : on ne triche pas avec la gravité. Et pourtant, à la fin de chaque manche, la main revient chercher une pièce.
On paie pour rejouer non pour gagner, mais pour demeurer.
La vie se déroule ainsi : entre perte et relance, sous le plafond du fantasme, dans le bruit obstiné de la bille qui roule. Ce n’est pas le JE-eur qui joue : c’est l’objet qui v’rit.
Bibliographie
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre X : L’Angoisse (1962-1963), Seuil.
- Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920), PUF.
- Donald W. Winnicott, Jeu et Réalité (1971), Gallimard.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII : L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960), Seuil.
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