
- Salim Rzin
Le Phallus de Freud : incompréhension ou intrigue ?
Comment le concept freudien nous interpelle encore en 2026.
Alors, ce vendredi, j’étais avec une future collègue, une psy en formation. Elle est sur le chemin de la transmission et de l’analyse, ce qui est formidable.
Il se trouve qu’en discutant de nos cours, elle m’a parlé de Freud. Et elle a énoncé, rapidement, cette notion de phallus. Je lui ai dit : « Écoute, au début, moi aussi, quand j’ai rencontré cette notion, c’est vrai qu’elle m’avait interloqué. J’avais trouvé ça particulier, de parler de phallus. »
Spontanément, nous lisons ce mot comme une question de dôme, de sommet, de pouvoir, de paternité, de masculinité. Dans le monde de Freud, on pourrait facilement calquer cela sur une sorte de virilité et de paternalisme à outrance.
Pourtant, Freud, profondément nourri de la Bible, versé dans l’anthropologie, la philosophie, les langues et les mythologies, parle du phallus à un autre niveau. C’est quand j’ai rencontré la dimension symbolique de ce que Freud nommait que j’ai pu me mettre à l’aise avec ses conceptions.
Le Mehraz (ce mortier traditionnel où le pilon vient percuter la matière pour en extraire l’essence) illustre bien ce travail : la langue psychanalytique broie les apparences pour révéler le symbole. En effet, aujourd’hui, ces concepts se heurtent à notre vision du monde et à l’exigence d’égalité des sexes.
Notre thèse est la suivante : face aux enjeux contemporains, il est essentiel de lire la psychanalyse comme un langage graduellement accessible, et non comme une notice interdite.
Entre Phallus et Yoni : la Cohabitation du Genre Symbolique
Pour revenir à la notion du phallus, l’image qui m’est venue est celle du bâton. Qui a le bâton a le pouvoir, mais pas nécessairement le pénis.
Freud, un homme névrotique, hétérosexuel, s’inspire de son monde, une époque où l’on trouvait des statuettes phalliques. Mais, archéologiquement, on a aussi trouvé des statuettes de vulves, de seins, de fesses qui renvoient à un autre pouvoir, un pouvoir aussi opérant.
C’est pourquoi il est plus juste de proposer une idée de cohabitation symbolique plutôt qu’une alternative de remplacement. Si le phallus est le bâton, nous pourrions penser à la matrice, au Yonique (du sanskrit Yoni désignant le sexe féminin et la source).
La puissance du bâton est celle de l’action et du rang ; la puissance yonique est celle de la genèse et de l’accueil. Ma compréhension du phallus, c’est une compréhension du bâton : on peut s’appuyer dessus, ou encore le tendre vers quelqu’un pour le sauver. Qui détient le bâton détient une dimension du pouvoir.
Le phallus n’est pas une question de génitalité, c’est une question de fonction et d’utilité dans le lien social, dans le groupe.
De la Peau Symbolique au Rire Orgasmique
Après avoir désamorcé la symbolique du pouvoir, nous avons glissé vers la sexualité infantile chez Freud. Là aussi, il s’agit avant tout de symbolisation et d’identification à la figure de l’adulte. Freud, qui était neurologue à l’origine, ne pouvait ignorer la dimension corporelle.
Le Corps Sensorimoteur : Nous avons tous des zones érogènes dès notre naissance. On joue avec les enfants, on joue avec leurs pieds, leurs mains, leur visage. La peau entière devient un appareil sensorimoteur qui réagit aux stimuli : c’est une donnée neurologique, scientifique, une excitabilité neuronale.
Ce n’est qu’à partir de la culture, de la transmission et des projections adultes que l’érotisation vient recouvrir ces phénomènes.
Pour ceux qui butent sur les termes freudiens, il faut comprendre que Freud ne décrit pas un acte, mais une économie du plaisir : lorsqu’il évoque la précocité de la vie sexuelle, il pointe la capacité du corps de l’enfant à vivre des décharges de plaisir intense (pulsionnelles) bien avant la maturité génitale. Lire ces lignes avec une morale d’adulte moderne est un contresens clinique ; il s’agit d’observer comment l’enfant s’approprie son propre corps comme source de satisfaction.
Il est impératif d’extraire cette charge morale pour voir la réalité clinique : l’enfant est en prise sur un processus d’identification et de dynamiques pulsionnelles. Le corps devient langage, le geste devient symbole.
La Psychanalyse : Une Éthique du Langage et de la Parole
N’oublions pas : La psychanalyse n’est pas une science, mais l’art du symbolique.
La psychanalyse ne supprime pas la souffrance, mais la transforme, elle marque le passage d’une souffrance muette à une souffrance « sujetée » (où le patient redevient l’acteur de son récit), sans suppression, selon l’enseignement Lacanien.
C’est un lieu de symbolisation, non la notice d’un traitement d’application. Ce qu’elle nous aide à faire, c’est écouter des gens dont le conflit interne représente des tensions entre le réel, le symbolique, l’imaginaire. On les aide à retrouver un fil conducteur, qui puisse recoudre ce tissu, cette étoffe existentielle afin de confectionner une peau pour vivre, pour faire société.
Chez Michel Foucault, la psychanalyse est vue comme un outil de pouvoir capable de normaliser les individus, mais elle reste paradoxalement l’espace où la sexualité a enfin pu se dire. Cependant, cette lecture symbolique ne doit pas devenir un alibi pour tout autoriser ou ignorer la matérialité des rapports de force. Le symbole est un outil de libération, pas un voile pour masquer les réalités cliniques ou sociales.
Élisabeth Roudinesco montre que la transmission psychanalytique est une histoire de pensée et de puissance symbolique et non uniquement de technique. Et pour Serge Leclaire, la prise du sujet dans le signifiant renforce l’idée que l’inconscient est structuré comme un langage.
Si on parvient à extraire la charge morale et à aller du côté de la symbolique, alors les mots ne peuvent plus faire peur.
Ouverture : Rire avec Freud
La psychanalyse est un accueil, un geste clinique qui remet en mouvement ce qui s’est figé. C’est ce qui rend le langage mobile, et donc l’identité : mouvante, vibrante, indolente.
« Un jour nous nous réveillerons tous, et alors nous rirons : “En vérité, Freud était un humoriste.” » (Vladimir Nabokov)
Bibliographie :
- Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905).
- Jacques Lacan, « La signification du phallus », in Écrits (1966).
- Élisabeth Roudinesco, La Famille en désordre (2002).
- Yoni : Pour la dimension archéologique et symbolique (Sanskrit), on se référera souvent aux travaux de Mircea Eliade, notamment Le Yoga. Immortalité et liberté.
- Serge Leclaire, Psychanalyser (1968).
- Michel Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1 : La volonté de savoir (1976).
- Françoise Dolto, L’Image inconsciente du corps (1984).
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