Les croyances au seuil du soin

Djinns, langue et transfert dans l’espace clinique

Le déplacement d’une parole

Les travaux de Jalil Bennani, discutés à Espace analytique par la Psychanalyse pratique, réactivent des lignes de faille qui travaillent notre pratique. L’intérêt d’une telle rencontre ne tient pas tant à l’importation de concepts inédits qu’à la façon dont une parole entendue modifie les conditions d’une question déjà engagée. Elle force à revenir autrement sur ce qui insistait en soi, sans avoir encore trouvé sa forme ou son assise.

Traiter de la croyance, de la culture, des héritages coloniaux ou des langues de la souffrance exige d’éviter un double écueil : le surplomb défensif qui rationalise, ou la fascination culturaliste qui fige. Ces registres s’assèchent dès qu’on les rabat sur une opposition binaire entre savoir et croyance.

Une interrogation ancienne trouve ici une résonance singulière : quel est le destin clinique des matériaux hétérogènes qui escortent le patient, sans entrer d’emblée dans les langages réputés légitimes du soin ? Que fait-on de ces récits, de ces figures, de ces causalités chargées de cosmologie, de filiation, de honte ou de mystère ? Au-delà de l’idiome spécifique des djinns, c’est toute la part de la souffrance subjective réfractaire aux catégories psychopathologiques prêtes-à-penser qui se trouve ici convoquée.

L’enjeu n’est pas d’exhiber un savoir sur l’altérité, encore moins d’en flatter l’exotisme. Il est de remettre en mouvement des clivages trop vite rigidifiés : entre le culturel et le cultuel, le social et le cabinet, le savoir psychiatrique et les modalités vernaculaires d’intelligibilité de la détresse. Non pour abolir les tensions, mais pour s’interdire de les transformer en murs. Les travailler, c’est les rendre de nouveau pensables.

Des djinns à la psychanalyse

Le titre de l’ouvrage de Bennani, Des djinns à la psychanalyse, dessine un vecteur, une trajectoire de traduction. Il formalise la possibilité de laisser certaines nominations de la souffrance rencontrer le travail analytique sans subir de disqualification immédiate ou de conversion forcée.

C’est précisément sur ce seuil que s’articule la recherche menée dans mon podcast Le djinn et le psychanalyste, bien qu’une nuance conceptuelle s’y détache. Là où Bennani marque un mouvement transitif — des djinns à la psychanalyse —, mon propre déplacement clinique consiste à tenir les deux termes ensemble, dans une contemporanéité stricte.

Il ne s’agit nullement de réenchanter la cure par un exotisme de façade, ni d’accorder aux cosmologies traditionnelles une autorité rivale à celle de la méthode analytique. L’enjeu est d’acter que l’invisible traverse la langue ordinaire de la souffrance.

Ces figures ne s’évaporent pas sous le coup d’un vocabulaire mieux réglé ; elles persistent dans la mémoire familiale, les transmissions inconscientes et les théories étiologiques intimes que les sujets apportent avec eux. Le symptôme ne parle jamais une langue univoque : il déplace, condense, figure. À cet égard, le djinn s’offre moins comme une croyance à valider ou à réfuter que comme un opérateur de figurabilité face à l’intrusion, l’emprise ou la dette obscure. Soutenir la coexistence du djinn et du psychanalyste, c’est soutenir qu’un voisinage est possible entre les cosmologies héritées et l’élaboration transférentielle.

Le malentendu de la proximité

L’anecdote rapportée par Bennani est nodale. Au jeune homme venu dire à son analyste : « Je suis venu vous voir parce que vous allez me comprendre », ce dernier rétorqua : « Ah, c’est mal parti. »

Cette réplique suspend l’illusion d’une transparence immédiate. Le fantasme d’une proximité culturelle ou d’une communauté d’origine vient colmater le manque constitutif de la cure avant même que la parole n’ait pu le border. Poser que « l’on se comprend », c’est saturer l’espace interstitiel où l’inconscient doit s’inventer, c’est court-circuiter l’effort d’élaboration du sujet. Si la résistance est celle de l’analyste, comme le rappelait Lacan, elle prend souvent les traits de cette précipitation à reconnaître trop vite, de ce désir de comprendre avant de laisser venir.

Pour autant, cette prudence ne saurait fonder une doctrine abstraite de la distance. On ne consulte jamais hors sol. L’analyste est précédé par des signifiants primordiaux : un nom, un visage, un accent, une adresse imaginaire. Le patient le situe et l’anticipe depuis un réseau de projections qui ne s’interrompt pas au seuil du cabinet. L’enjeu éthique n’est pas de feindre une neutralité désincarnée, mais de savoir manier le fait d’être déjà situé. Accepter d’être investi comme un objet de seuil, sans transformer cette place en promesse de connivence.

Une anthropologie du seuil

Cette exigence clinique ne s’invente pas dans le vide ; elle prolonge et épure des dispositifs sociaux plus anciens. Dans les espaces de forte densité relationnelle — scènes méditerranéennes ou maghrébines du balcon, du café, de la terrasse —, le tissu collectif déploie ses propres micro-rituels de captation de l’altérité. On y observe, on y commente, on y interprète le passant. S’y joue une tentative modeste, parfois ambivalente ou violente, de border l’altérité pour la rendre tolérable sans l’absorber.

La clinique hérite de ce travail de mise en forme de ce qui, d’abord, inquiète ou déborde. Si Fanon a décrit avec force la puissance d’assignation et de persécution du regard social, ce dernier peut aussi, dans ses formes ordinaires, maintenir le sujet dans un horizon commun de présence. Toute vie psychique et collective requiert ces espaces intermédiaires, chers à Winnicott, où l’altérité peut être approchée sans être immédiatement détruite ou rejetée. L’hospitalité, comme le soulignait Derrida, demeure indissociable d’une tension constante entre ouverture et maîtrise.

C’est ici que se loge le cœur de ma démarche. Face au patient qui cherche un clinicien « du même milieu » ou « qui parle la langue », la réponse ne saurait être une promesse de connivence communautaire ou d’alliance identitaire. Je ne cherche pas l’alliance, je travaille à ma disponibilité.

Cette disponibilité suppose un dépouillement de nos propres impatiences interprétatives. Il s’agit de ne pas confondre la langue dans laquelle nous avons appris à théoriser avec la seule langue légitime du dicible. Ouvrir un lieu où les mots n’ont pas à se déguiser pour être déposés ; où le maraboutage, les hantises généalogiques ou les présences obscures ont un droit d’entrée dans la parole sans être écrasés par la langue légitime du soin.

Notre position se tient sur cette ligne de crête : hospitalière sans être fascinée, rigoureuse sans être mutilante. Faire place sans dévorer, entendre sans annexer, accueillir sans renoncer à penser.




Note

Texte écrit à la suite de la conférence de Jalil Bennani, La clinique psychanalytique à l’épreuve de la culture, organisée à Espace analytique par Psychanalyse en extension / Psychanalyse pratique, le 21 mars 2026.

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