Babel Indoor - Squatter le ciel

Babel Indoor : Squatter le ciel

Loi de la superposition

Il m’est revenu récemment une idée développée par l’ethnopsychiatre Tobie Nathan. Cette intuition s’accorde étroitement avec les travaux de l’anthropologue Jean-Pierre Albert (Le Sang et le Ciel, 1997) et de Philippe Walter (Mythologie chrétienne, 2003), qui montrent que le christianisme, comme toute nouvelle religion, ne s’est pas contenté d’effacer les cultes antérieurs, mais a souvent choisi de s’y superposer. Là où les populations vénéraient une source, un arbre ou un esprit tutélaire, le clergé médiéval ne disait pas « n’y allez plus », il disait « continuez à venir, nous allons simplement couvrir l’endroit d’une chapelle ». La source continuait de couler sous la nef ; le bois sacré demeurait, mais enserré dans la pierre. On ne supprimait pas le sacré, on le recouvrait. Albert et Walter ont parfaitement documenté cette logique : le divin nouveau s’appuie sur les forces anciennes, se greffe sur leur énergie, les recadre plutôt qu’il ne les remplace.

Ce geste ancien trouve aujourd’hui un écho inversé dans nos métropoles contemporaines. À Londres, Paris ou New York, les églises se vident de leurs fidèles, mais se remplissent d’un autre type de présence : des visiteurs, des grimpeurs, des habitants temporaires. On retire peu à peu la substance théologique du lieu sans en toucher l’architecture, et l’on y injecte du profane, de l’usage, du quotidien. Une nef devient un loft Airbnb ; un chœur devient une salle d’escalade ; une synagogue devient un espace associatif. La superposition continue, mais le sens s’est inversé : c’est désormais l’habitat, le loisir, le corps, qui recouvrent le culte. On ne détruit rien ; on reprogramme les murs. Ce renversement ne contredit en rien la vérité anthropologique : le sacré n’est jamais éliminé, il change simplement de forme.

Le pèlerinage Airbnb

Ce glissement produit parfois des scènes d’une ironie douce et profonde. Des voyageurs traversent l’Atlantique pour dormir dans une église réhabilitée en logement, phénomène bien recensé au Royaume-Uni avec le « Champing » (Church Camping) ou aux Pays-Bas. Ils réservent des mois à l’avance, préparent leur arrivée, ressentent l’excitation du départ. Dans le vocabulaire de l’anthropologie, ce type de déplacement répond à la structure du pèlerinage : traverser le monde pour habiter un lieu porteur d’histoire, de silence, de densité symbolique. On ne cherche plus la grâce, ni la communion, mais une atmosphère, une vibration, un reste de sacré devenu esthétique. C’est un pèlerinage sans dogme, un pèlerinage sans exigence morale.

Le touriste dort là où le prêtre officiait. Levinas, dans De l’évasion (1935), a décrit ces espaces où l’on sent que quelque chose nous précède, où le lieu porte encore une forme de présence.

Quand je visite un lieu de culte, je ressens un silence épais, il n’est plus une question de croyance, mais de sensation. Cet état dit tout : l’aura subsiste même quand la croyance s’éteint. Le sacré laisse une texture dans les murs, un grain d’air particulier, une manière de se tenir. L’humain moderne consomme cette aura, se l’approprie, s’y repose. La théologie disparaît, mais pas la densité du lieu.

Babel Indoor : la conquête de la voûte

L’exemple le plus fascinant de cette transformation demeure celui des églises devenues salles d’escalade. Le cas est avéré à Paris, notamment avec l’ouverture d’une salle Climbing District dans une ancienne chapelle du VIIIe arrondissement, ou encore à Manchester et Bristol où des églises entières sont dédiées à la grimpe. L’image suffit pour comprendre ce qui se rejoue.

Pendant des siècles, l’architecture religieuse avait une fonction : indiquer le haut. La voûte n’était pas seulement un plafond ; elle était une orientation. Bachelard, dans La Poétique de l’espace (1957), a magnifiquement montré comment les hauteurs modèlent notre imaginaire. Dans les églises, la verticalité désignait un ailleurs inaccessible : Dieu en haut, l’homme en bas. Aujourd’hui, nous avons vissé des prises de résine sur les murs où l’on contemplait autrefois le divin. L’élévation n’est plus spirituelle, mais corporelle ; elle se gagne à la force des doigts, soutenue par un baudrier. On ne regarde plus le ciel : on le grimpe.

C’est une Babel Indoor, une Babel domestiquée. L’écrivain Erri De Luca, lors d’une conférence à l’espace Rachi à Paris, a proposé une idée éclairante : Babel n’est pas tant le mythe de l’orgueil que celui de l’ascension. L’humanité n’y défie pas Dieu : elle apprend à monter. L’image rejoint l’intuition clinique du narcissisme primaire chez Winnicott ou Anzieu, pour lesquels l’élan vers le haut contient toujours quelque chose du besoin de se sentir vivant. Quelqu’un, un jour, m’a déjà confié : « Quand je grimpe, j’ai l’impression de sortir de moi. » Cette phrase, prononcée aujourd’hui dans une salle d’escalade, aurait pu être une expérience mystique ou une prière il y a cinq siècles.

La naissance des bord(er)s

Il faut parfois se défaire du mot pour retrouver ce qui a précédé la parole. On croit connaître Babel, son tumulte, ses langues éclatées, le châtiment biblique, mais si l’on s’éloigne un instant de la tradition linguistique, une autre scène apparaît : non pas une humanité qui parlait une seule langue, mais une humanité qui partageait un même état interne, une sorte de respiration unique. C’est une lecture possible, une manière d’approcher ce mythe comme s’il décrivait une condition humaine d’avant la séparation. Dans ce temps-là, imaginaire, mais fécond, l’humanité ressemble à un groupe de nourrissons, des bébés nés sur des continents différents qui vibreraient pourtant sur la même tonalité primaire. Non pas une langue commune, mais une atmosphère commune. Une humanité encore sans bords.

Ce que la tradition nomme « la même langue » pourrait alors désigner un état pré-subjectif, une pré-organisation du moi, ni fusionnelle, ni psychotique, ni structurée : un espace où le moi n’est pas encore constitué, mais commence à se tendre, comme une peau prête à devenir enveloppe. Didier Anzieu, dans Le Moi-peau (1985), décrit précisément cette étape où l’enveloppe psychique se forme à partir de sensations diffuses, avant que le moi ne prenne forme. Si l’on adopte ce regard, la dispersion des langues devient non pas une punition, mais une autorisation : celle d’exister séparément. Dire « vous parlerez désormais des langues différentes », c’est dire : « vous cesserez d’être un seul corps ; vous deviendrez des sujets ». Le mythe n’invente pas le chaos ; il invente la singularité. Chacun reçoit un contour, une limite, une manière d’habiter le monde. Le balbutiement originaire n’est plus un état de confusion, mais un état d’avant la forme : un seuil, une zone pré-border où le moi commence à se dessiner. Babel devient alors le mythe de la naissance des bords, de la différenciation nécessaire, de ce moment où l’humanité cesse d’être un nourrisson collectif pour devenir une pluralité de voix intérieures. Le principe d’individuation par essence.

Transcendance à la demande

Cette mutation des lieux est la transformation des enveloppes humaines : les espaces où nous vivons, rêvons, montons, nous déposons. Le sanctuaire devenu salle d’escalade, bureaux ou Airbnb ne fait que confirmer ce mouvement. Là où l’on exigeait jadis le silence, on accueille désormais la motricité ; là où l’on cherchait la présence divine, on cherche une intensité corporelle ; là où l’on priait, on grimpe. Pourtant, la structure persiste : la verticalité reste magnétique. Jacques Attali a souvent souligné que les gestes humains se transforment beaucoup moins que les institutions. On aime grimper dans une église parce que l’architecture y maintient un appel vers le haut ; on aime dormir dans une nef parce que le silence est une densité particulière. Nous sommes devenus des squatteurs du ciel : nous gardons les décors, nous changeons la pièce. La transcendance s’est simplement rendue accessible « bookable », comme si l’échelle de Jacob avait été transformée en voie d’escalade, classée 7A, que l’on gravit pour éprouver une forme d’aplomb intérieur.

L’hésitation de la pierre

Ce phénomène n’est pas nouveau. Des temples de Karnak aux métamorphoses du Parthénon d’Athènes ou aux multiples reconstructions du Panthéon de Rome, des transformations successives du Temple de Jérusalem aux édifices chrétiens bâtis sur des sanctuaires païens documentés par Finkelstein, Walter et Albert, les lieux sacrés n’ont cessé d’être superposés, remodelés, métamorphosés. Ils sont les archives de nos verticalités successives, les palimpsestes de nos façons d’habiter le divin. Seule Sainte-Sophie, à Istanbul, semble encore hésiter : basilique, mosquée, musée, puis de nouveau mosquée, comme si ce lieu précis résistait à la superposition définitive, oscillant entre plusieurs étages du sacré.

Bab-El : Porte-Moi

On croyait que la modernité désacraliserait le monde. Ce que l’on observe, au contraire, c’est la constance du sacré sous ses déplacements. La source devient nef, la nef devient loft, la voûte devient mur d’escalade, et partout l’humain perpétue le même geste : celui d’essayer de toucher ce qui le dépasse, pour vérifier que cela existe encore. Babel indoor raconte comment nous grimpons dans le réel ; Babel, la naissance des bords, raconte comment nous grimpons en nous. Entre les deux se fabrique une anthropologie complète de la verticalité : l’ascension du lieu et l’ascension du sujet. Une seule et même histoire, qui dit comment l’humanité apprend, chaque fois, à devenir chacun.

Bibliographie sélective

Anthropologie et Histoire du Sacré

  • Albert, J.-P. (1997). Le Sang et le Ciel. Les métamorphoses du sacré. Paris : Aubier.
  • Walter, P. (2003). Mythologie chrétienne. Fêtes, rites et mythes du Moyen Âge. Paris : Imago.
  • Finkelstein, I., & Silberman, N. A. (2002). La Bible dévoilée. Paris : Bayard (sur les couches archéologiques et culturelles du Temple).

Psychanalyse et Psychologie de l’Espace

  • Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod.
  • Bachelard, G. (1957). La Poétique de l’espace. Paris : PUF.
  • Winnicott, D. W. (1971). Jeu et Réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard.

Philosophie et Littérature

  • Levinas, E. (1935). De l’évasion. Montpellier : Fata Morgana.
  • De Luca, E. (2002). Noyau d’olive. Paris : Gallimard (pour le lien entre verticalité biblique et escalade).
  • Attali, J. (2003). L’Homme nomade. Paris : Fayard (pour la transformation des institutions et la permanence des gestes).

Architecture et Urbanisme (Contexte « Babel Indoor »)

  • Certeau, M. (de) (1980). L’Invention du quotidien, t. 1 : Arts de faire. Paris : Gallimard (pour la notion de « réappropriation » et de « perruque » urbaine).
  • Benjamin, W. (1936). L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (pour le concept d’aura que vous mentionnez).

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