BARBE APAPA

L’illusion du lien sucré

Il y a des époques qui se racontent à travers un objet, une image, un goût. La nôtre pourrait bien se résumer à une barbe à papa.

Légère, gonflée, volumineuse, douce au toucher, elle attire par sa promesse d’abondance et de réconfort. On la prend entre les doigts, on s’attend à une densité, quelque chose à tenir. Et puis, dès qu’on la porte à la bouche, elle se dissout. C’est sucré, oui, mais ça ne nourrit pas. On se retrouve avec un peu de collant sur les doigts, et le sentiment d’avoir été comblé pour rien, par rien.

C’est exactement ce qui se joue dans la manière dont beaucoup approchent aujourd’hui le lien, la parole, et même la thérapie : un besoin d’apaisement immédiat, sans épaisseur, sans engagement. Un phénomène qui mérite sensiblement notre attention.

Placebo : PS’I.A de proche

J’ai lu récemment le témoignage d’une personne, diffusé sur France Culture, qui disait que ChatGPT était devenu son meilleur ami, ou plutôt son psy. Ce qu’elle aimait, disait-elle, c’est la douceur de la réponse, la bienveillance, le fait de se sentir comprise, sans jugement, sans tension. En somme, une écoute parfaite.

Et je comprends cela. Dans les moments de crise, de panique, de solitude, pouvoir parler, être entendu, recevoir une phrase qui apaise, même d’une machine, c’est déjà beaucoup. C’est un effet placebo du langage : la parole agit, elle calme, elle régule, elle ramène un peu d’ordre dans la tempête intérieure. Mais comme la barbe à papa, ce type d’apaisement n’a pas de corps. Il ne nourrit pas le processus psychique, il ne confronte pas le sujet à la part obscure ou contradictoire de lui-même. Il apaise, oui, mais sans construire.

Se lier à distance

C’est pour cela que j’aimerais rassurer mes collègues, je ne crois pas que ce genre d’expérience menace la thérapie. Elle la DIFFÈRE. Elle retarde le moment du face-à-face avec le réel, ce moment où la parole cesse d’être une production pour redevenir une rencontre. L’intelligence artificielle, dans ce contexte, fonctionne un peu comme une chambre d’attente psychique : on s’y confie, on s’y déleste, mais rien ne s’y transforme encore. Le travail, le vrai, commence ailleurs, même si la salle d’attente est parfois le lieu de l’espoir jusqu’à son épuisement.

Comme déjà évoqué dans le podcast le Djinn et le Psychanalyste, Ep: À la deux, Aladdin, à l’I.A : Si l’I.A était le silence dans la psychanalyse, mais sans le psychanalyste.

Et c’est là que quelque chose de plus vaste se dessine, au-delà de la relation à l’IA : une manière générale d’habiter le monde sans s’engager, dans un silence léthargique. Nous vivons à l’heure des abonnements résiliables, des services à la demande, des amours temporaires et des emplois flexibles. Tout peut être commencé, tout peut être arrêté. Le “sans engagement” est devenu un argument de vente et un idéal de liberté. Nous avons l’impression d’être puissants, parce que nous pouvons dire “stop” à tout moment. Mais en réalité, cette liberté de résilier cache une peur profonde : celle de devoir rendre quelque chose, de devoir se lier.

Le contrat désengageant

Nous avons déplacé la dette dans l’invisible. On ne paye plus vraiment, on est prélevé. On ne parle plus vraiment, on s’exprime. On ne rencontre plus, on se connecte. On EST plus, on s’identifie. Et dans ce glissement discret, le lien déplace de sa substance symbolique, comme si le sucre de la barbe à papa s’était mis à flotter dans l’air, dans le “cloud”, contagieusement, mais sans virus.

Ce phénomène, on l’a vu très nettement pendant le confinement. Beaucoup l’ont vécu comme une épreuve, bien sûr. Mais pour d’autres, souvent des sujets obsessionnels, des névrotiques, ou certains profils à coloration narcissique, cela a été une délivrance. Le confinement a suspendu l’obligation du monde : plus besoin de se montrer, de s’habiller, de sourire, de tenir son rôle dans le théâtre social. Le dehors, avec son lot de regards et d’injonctions, s’est soudain effacé. Et pour certains, ce retrait a fait du bien, et pour d’autres il s’agissait d’un risque de dissolution sourde.

Le confinement, prototype du lien sans contre-don

Il n’y avait plus de contre-don, plus de dette envers le social. On pouvait exister seul, dans un espace sécurisé, sans menace du regard, sans risque de blessure. C’était une parenthèse enchantée : l’illusion d’un lien à soi-même purifié du monde. Mais comme toujours avec la barbe à papa, la douceur initiale a laissé place à une sorte de vide collant. Quand il a fallu ressortir, réinvestir la vie réelle, beaucoup ont eu du mal. Le corps ne voulait plus du dehors. Il s’était habitué à un confort sans frottement, à un monde qui ne demandait rien.

Le parallèle avec ChatGPT, ou toute forme de lien numérique est évident. Ici aussi, tout est possible sans effort, sans déplacement, sans dette. On parle depuis chez soi, sans honte, sans peur, sans risque. Et surtout, on peut partir quand on veut. C’est un lien sans conséquence. Ce qui, paradoxalement, le rend possible pour beaucoup de sujets fragiles : ceux qui ont été trop blessés par l’engagement réel, ceux qui redoutent le jugement, la perte, la dépendance, ceux pour qui la permanence demeure un objet tabou.

Fragmentation de la dette

Mais ce confort a un prix. À force de parler dans un espace qui n’oppose aucune résistance, le sujet perd le sens du réel. Il s’installe dans un monde sans Autre. Une parole sans altérité devient une parole sans adresse. Elle ne rebondit plus, elle s’évapore.

C’est un peu comme notre rapport à l’argent. Nous ne payons plus, nous sommes débités. Nous ne décidons plus du moment où l’on rend. La dette devient abstraite, lissée, automatisée. Et tout ce qui relevait autrefois d’un geste : payer, remercier, rencontrer, se confier s’efface dans une inquiétude étrangement confortable.

C’est ce que Marcel Mauss avait compris avant tout le monde : qu’une société tient par la triade donner, recevoir, rendre. Or, dans le monde du “sans engagement”, on a gardé les deux premiers, mais on a supprimé le dernier. On reçoit, parfois on donne, mais on ne rend plus. Et c’est le lien lui-même qui s’effrite.

Le goût du réel

Le confinement, l’IA, les abonnements résiliables : tout cela participe d’un même mouvement, celui d’une désymbolisation du lien.

Nous voulons exister sans dépendre, aimer sans nous exposer, parler sans risquer la honte. Nous voulons la douceur sans la dent. L’apaisement sans la perte, la jouissance sans « Le Trou ».

Mais l’inconscient, lui, ne s’y trompe pas. Il ne connaît ni le sans engagement, ni la résiliation instantanée. Il revient, il répète, il réclame sa dette. Et c’est à cet endroit que la thérapie reste irremplaçable : parce qu’elle oblige à traverser, à supporter, à répondre de sa parole devant un autre. Parce qu’elle remet du réel là où tout tend à s’évaporer.

La barbe à papa, au fond, c’est cela : une métaphore du lien contemporain. On s’en approche avec gourmandise, on s’y plonge comme dans un nuage, on en ressort un peu poisseux, un peu vide, un peu triste. Ce n’est pas rien : ça réveille quelque chose d’enfance, un besoin d’amour sans condition, une douceur sans limites. Mais ce n’est pas nourrissant. C’est un sucre rapide pour une faim archaïque face au spleen Baudelairien.

Et peut-être que notre époque entière cherche cela : une forme de tendresse qui n’oblige pas. Un amour sans retour, un soin sans dette, une parole sans conséquence. Une barbe à papa-pas-là.

Elle apaise, oui, mais elle ne construit pas. Elle retient, oui, mais elle ne contient pas… C’est un autre contrat qui repousse la déchéance sous une échéance.

Et tôt ou tard, il faut redescendre du nuage et retrouver, dans la bouche et dans la vie, le goût un peu rugueux du réel.

Psychanalyste
Ethno-clinicien
Praticien en psychosomatique
Fragments de latence
Le Djinn et le Psychanalyste
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