
- Salim Rzin
Relire l’objet en psychanalyse
Deux psy, deux cafés : l’un bon et l’autre mauvais
Il arrive que des notions que l’on croyait solidement acquises se dérobent, non parce qu’elles seraient erronées, mais parce qu’elles ont été trop bien intégrées. Elles deviennent alors silencieuses, presque évidentes, au point de ne plus être interrogées.
Entre deux cafés, un échange, une conversation avec une collègue , autour de la question du bon et du mauvais objet, a produit cet effet précis : une légère dissonance théorique, suffisamment féconde pour justifier un retour aux textes et, surtout, aux fondements.
Quel psychanalyste pourrait illustrer parfaitement, à travers sa clinique, le bon et le mauvais objet?
Lorsque je parle du bon et du mauvais objet, je pense spontanément à Melanie Klein. Non par fidélité d’école, ni par automatisme doctrinal, mais parce que la conceptualisation explicite de ces deux objets internes, clivés, organisateurs précoces de la vie psychique, trouve chez elle sa formulation la plus structurée et historiquement identifiable. Ma collègue, quant à elle, me faisait remarquer, à juste titre, que de nombreux auteurs ont travaillé la question des objets, de leur ambivalence, de leur valence libidinale ou persécutrice. Elle ne pensait donc pas immédiatement à Klein. Ce léger décalage, loin d’être anecdotique, mérite qu’on s’y arrête.
Car oui, la psychanalyse, dès Freud, est traversée par la question de l’objet : objet d’amour, objet perdu, objet haï, objet incorporé. Karl Abraham, très tôt, décrit l’ambivalence fondamentale à l’égard de l’objet, notamment dans la mélancolie. Winnicott déplacera la question vers l’environnement et l’objet subjectif. Dire que « beaucoup en ont parlé » est donc exact.
Mais c’est précisément ici que la rigueur conceptuelle importe. Parler de l’objet ne revient pas nécessairement à penser le bon et le mauvais objet comme tels. Ce que Klein introduit et c’est en cela qu’elle est pionnière, ce n’est pas simplement une valence positive ou négative de l’objet, mais une structure psychique primitive organisée par le clivage, dans laquelle le bon et le mauvais objet sont des objets internes partiels, issus des premières expériences pulsionnelles, et articulés à des mécanismes de projection et d’introjection.
Le sein bon et le sein mauvais ne sont pas des métaphores morales ; ils sont des opérateurs métapsychologiques, via le clivage.
Pourquoi cette précision importe-t-elle aujourd’hui ? Parce que nombre de cliniciens utilisent ces notions de façon implicite, parfois métaphorique, sans toujours se référer au cadre théorique qui les a rendues opérantes. Or, détacher une notion de son ancrage conceptuel, c’est courir le risque de la rendre floue, voire décorative. À l’inverse, revenir aux textes fondateurs ne signifie pas s’y soumettre, mais les réactiver dans une pratique contemporaine, située et consciente de ses filiations.
Cet échange m’a rappelé combien la psychanalyse ne gagne rien à sacraliser ses concepts, mais tout à les remettre en circulation, à les éprouver dans la discussion, y compris et peut-être surtout lorsqu’ils semblent aller de soi. Challenger une évidence théorique n’est pas un geste de rupture ; c’est souvent un geste de fidélité. Fidélité à une pratique qui ne cesse de se penser elle-même, de se réajuster, et de reconnaître que ses fondements ne sont vivants qu’à condition d’être interrogés.
Ainsi, revenir sur le bon et le mauvais objet, ce n’est pas arbitrer une querelle d’auteurs. C’est rappeler que la psychanalyse se construit dans un mouvement permanent entre héritage et déplacement, entre transmission et invention. Et que nos concepts, aussi familiers soient-ils, méritent parfois d’être légèrement déstabilisés pour retrouver leur puissance clinique.
À mes confrères et consœurs psychanalystes
Au-delà des textes de Klein ou d’Abraham, quelle place ces « objets » occupent-ils dans le silence de vos séances ? Sont-ils pour vous des ancres théoriques sur lesquelles vous vous appuyez, ou plutôt des boussoles intimes qui guident votre contre-transfert dans l’ombre de la cure ?
À vous tous, professionnels du soin, de l’humain
Si l’on s’autorise à déborder le cadre de la doctrine pour faire appel à votre imagination et à votre expérience de terrain, comment ces termes de « bon » et de « mauvais » résonnent-ils en vous ? Que vous disent-ils de ces liens parfois si clivés, de ces moments où l’on est tour à tour investi d’une gratitude infinie ou d’une hostilité radicale ?
Repères de lecture
Melanie Klein, L’amour et la haine
Karl Abraham, textes sur les premiers stades du développement libidinal
D. W. Winnicott, Jeu et réalité
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