
- Salim Rzin
Satiété symbolique : l’art de la transmission
Le soin ne rassasie pas, il apprend à attendre.
Satiété symbolique
Un jour, un psychanalyste m’a fermé la porte de son cabinet en me disant :
« Ici, ce n’est pas un lieu de transmission. »
Ses mots m’ont longtemps accompagné comme une interdiction, ou peut-être comme une énigme. Pourtant, à chaque fois que je repense au cabinet, je sens qu’il transmet. Pas des savoirs, ni des recettes toutes faites. Mais quelque chose de plus silencieux : une manière d’apprendre à supporter, à attendre, à tenir.
C’est peut-être pour cela que je pense souvent à la cuisine quand je parle du soin. Chaque famille a sa recette secrète. Une odeur de gâteau qui colle à l’enfance, une soupe que l’on réchauffe trois jours de suite, un couscous dont on dit : “c’est comme ça que faisait ma mère”. La transmission ne passe pas seulement par les ingrédients. Elle se glisse dans le geste, dans la patience, dans la manière de goûter pour savoir si “ça manque de sel”. Cuisiner, c’est nourrir. Mais c’est aussi transmettre. Et transmettre, c’est soigner.
Dans le cabinet, quelque chose de semblable se joue. L’analyste n’apporte pas des réponses toutes prêtes. Il offre un cadre : une régularité, une mesure, un espace qui tient. Dans ce lieu, on apprend à cuisiner ses émotions, à doser la douleur, à ne pas se gaver mais à se nourrir. Le cadre est une recette silencieuse, une transmission qui n’a pas besoin d’être dite.
Et c’est précisément là que les tensions apparaissent. Car la règle, si elle transmet, suscite aussi le désir de la contourner, de la tester, parfois de la redouter. Le cadre se révèle dans sa mise à l’épreuve. C’est souvent à travers la transgression qu’il montre ce qu’il contient vraiment.
Quand le cadre se goûte par l’écart
Il y a d’abord ceux qui jouent avec la règle. Cet homme arrivait toujours en retard, sourire en coin. “Je sais que vous m’attendez, ça me rassure”, lâcha-t-il un jour. Sa jouissance n’était pas dans l’heure perdue, mais dans l’écart lui-même : tester la solidité du cadre, éprouver la loi comme présence vivante. Comme si le repas n’était savoureux qu’une fois la règle du timing bousculée.
Il y a ensuite ceux qui sacrifient le cadre, comme on offre une partie de soi pour préserver le lien. Une femme annule sa séance, malade, mais insiste pour payer quand même. “C’est normal, c’est moi qui manque.” Elle paie sa séance manquée avec une douleur qui lui appartient, comme si le manque devait malgré tout trouver sa place sur la table.
Enfin, il y a ceux qui craignent le cadre, comme une menace. Pour eux, l’heure de début n’est pas un rendez-vous, mais un piège. La régularité leur fait peur, comme si l’ordre allait se refermer sur eux. Le cadre, pour eux, n’est pas encore une maison. Ils y perçoivent une recette imposée, une cuisine trop ordonnée, où chaque ingrédient est déjà pesé et où l’improvisation semble interdite.
Une recette pour fabriquer demain
Un jour, on m’a livré la recette suivante :
“Quand je ne venais pas au rendez-vous, je vous prévenais à la dernière minute. Comme ça, je pouvais payer.”
Ce qui me frappa, ce n’était pas l’argent en soi, mais la logique temporelle. Prévenir au dernier moment, c’était fabriquer un futur sûr, arrimé au présent, y cacher une gêne et acheter ses indulgences.
Le philosophe John S. Mbiti, dans African Religions and Philosophy (1969), insiste sur ce que beaucoup de peuples africains traditionnels montrent : ce n’est pas dans le quantifiable, mais dans le vécu, dans le présent partagé, que le futur se produit. Telle est la logique de zaman en swahili, d’origine sémitique, apparentée à l’arabe زمن et à l’hébreu זמן : un temps qui attend d’arriver et repart. On pense à ces communautés qui s’assoient sous le même arbre pendant des heures, à ceux qui transmettent contes, chansons, leçons de vie. Dans ces gestes, dans ces silences, le futur se tisse.
Le plein qui vide
Il existe aujourd’hui un autre parent, sans corps et sans limite : une mère-père industrielle, toujours disponible, qui répond avant même qu’on ait formulé la demande. Netflix, Deliveroo, les flux ininterrompus : ils nourrissent immédiatement, saturent sans délai. Ici, il n’y a plus d’attente.
Ce parent industriel ne transmet rien sinon l’illusion d’une satiété qui s’épuise aussitôt. Là où la transmission suppose un écart, un apprentissage, un temps de cuisson, cette abondance instantanée laisse le désir sans relais.
Or, comme l’écrivait Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux (1977), « l’impulsion ne peut pas être simultanée à la jouissance. » La jouissance exige un détour, un temps, un intervalle. Ce qui est donné d’un coup, sans friction, n’engendre pas le plaisir, mais un vide. (Lacan nous le rappelait aussi : le désir ne vit que dans l’écart, jamais dans la saturation.)
Cette profusion se présente comme un soin, mais c’est un soin sans altérité : elle abreuve trop vite, elle distribue du “tout, tout de suite”. Un plein qui ne nourrit pas. Comme si l’objet répondait si vite qu’il annulait la question elle-même.
Dans ce paysage, le cabinet introduit une étrangeté. Il oppose à la parenté industrielle la règle de la portion : un temps fixé, une durée comptée, une dette mesurée. Non pour priver, mais pour réhabiliter la valeur de l’attente, et redonner au désir son espace de respiration.
La seule magie
Nos grands-parents n’avaient pas besoin de peser chaque grain de sel ou de compter chaque gramme de poivre. Le bout de leurs doigts, la partie la plus ancienne de la peau, savait doser. L’œil faisait balance. Et une fois la marmite fermée, leurs ancêtres invisibles se chargeaient d’arranger le mariage des aliments. Ce qui arrivait sur la table, c’était un manger magique.
Dans le cabinet, la seule magie qui opère est celle qui se scelle dans le récit encore cru. Un récit pas encore apprêté, pas encore digéré. La parole brute, dans le cadre psychanalytique qui la contient, devient nourriture : une transmission, une guérison, une façon de tenir debout.
Références Citées
- Barthes, R. (1977). Fragments d’un discours amoureux. Éditions du Seuil. (Pour la réflexion sur l’attente, l’absence et l’impossibilité d’une jouissance immédiate).
- Mbiti, J. S. (1969). African Religions and Philosophy. Heinemann. (Pour la conception du temps Zaman et la distinction entre temps vécu et temps quantifiable).
Références Théoriques Sous-jacentes
- Lacan, J. (1966). Écrits. Éditions du Seuil. (Notamment pour la distinction entre le besoin que l’on sature et le désir qui naît du manque et de l’écart).
- Winnicott, D. W. (1971). Jeu et Réalité. Gallimard. (Pour le concept de « cadre » comme espace transitionnel et la fonction de « holding » ou maintien, ici comparée à la cuisine).
- Lévi-Strauss, C. (1964). Le Cru et le Cuit. Plon. (Pour la symbolique de la transformation des aliments comme métaphore du passage de la nature à la culture/parole).
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