
- Salim Rzin
Shaker protéiforme
I. Les marathons : rituels collectifs
On raconte souvent que notre époque a perdu ses rituels, sa religiosité mais est assoiffée de spiritualité. Je ne sais pas si c’est vrai. Ce que je peux attester, en revanche, c’est ce déplacement subtil : moins de cérémonies, plus de performances ; moins de processions, plus de lignes de départ ; moins de temps sacrés, mais des calendriers d’entraînement qui ressemblent étrangement à des liturgies séculières. Les compétitions sportives, les marathons ne sont pas une activité parmi d’autres ; ils condensent une dramaturgie complète. Préparation longue, abstinences temporaires, montée en tension, accomplissement partagé, apaisement final. Rien n’a été inventé, tout a migré : un glissement. Même la solitude du coureur contient une forme de communauté invisible : chacun chemine seul pour parvenir à se fondre dans la foule de ceux qui ont fait le même parcours, l’essence même de ce nouveau genre de manifestations de rue.
Je ne peux pas prouver que ces pratiques remplacent les anciens rites ; j’observe seulement qu’elles en reprennent la forme, l’intensité, l’investissement émotionnel. La société s’est sécularisée, mais le besoin d’une scène initiatique est resté intact. C’est peut-être l’un des paradoxes les plus intéressants de notre modernité : nous voulons être libres, mais nous ne cessons d’organiser notre liberté autour d’un cérémonial, le désir d’un collectif qui soutient l’intersubjectivité, loin de la fonction archaïque des individus qui soutenaient un ensemble.
II. Baptême ou Mikveh
Au sortir de la pandémie, j’ai rencontré des sportifs qui se méfiaient du vaccin contre le Covid. Ils n’étaient pas opposants idéologiques ; ils étaient, pour la plupart, prudents. Ils disaient ne pas savoir quelles pourraient être les conséquences à long terme. Cette affirmation était raisonnable, car aucune projection certaine n’était possible. Sur ce point, je ne sais pas davantage qu’eux ce que l’avenir aurait pu révéler.
Mais ce qui m’a frappé n’était pas l’argument sanitaire. C’était cette infime hésitation qui, parfois, leur échappait dans un souffle. Un athlète m’avait confié : « J’ai peur que ça me déclenche quelque chose. » Cette phrase m’a longtemps poursuivi. Non pas parce qu’elle portait une vérité biologique, je ne sais pas ce qu’il en est, mais parce qu’elle révélait autre chose : la crainte de réveiller une « zone » sensible en soi, une inquiétude familière d’y déranger une force silencieuse, une ombre tapie sous la peau.
Beaucoup de gens sont persuadés de porter un “monstre intérieur”. Je constate que cette image surgit spontanément dans les discours lorsque la confiance dans les institutions vacille et que la biologie devient un territoire moins lisible que nos propres peurs. Certains disaient ne pas vouloir perturber un équilibre fragile ; d’autres redoutaient un dérèglement immunitaire, sans pouvoir l’expliquer. Il n’y avait pas de théorie, seulement une intuition vague mais tenace que quelque chose pourrait se retourner contre eux depuis l’intérieur, pauvre en élaboration, cette croyance s’érigeait tel un diable dont aucun exorcisme ne pouvait la déloger.
C’est dans ces moments que s’esquisse ce que j’appelle, faute de terme établi, le nano-démon : une inquiétude microscopique, une menace intime, une zone dont on pressent qu’elle pourrait s’activer sans prévenir. Pas un ennemi extérieur ; un possible dérèglement intérieur. La science nous a prouvé que certaines maladies ne sont que des cellules qui se retournent contre leur propre environnement et l’attaquent. J’ose imaginer que ce n’est pas l’inquiétude que tout sportif, toute sportive porte en soi, mais disons que parfois, entre les bains glacés, la cryothérapie, les saunas, les hot studios chauffés à plus de 33°, ou bien les sports qui font transpirer la moelle osseuse, mon avis n’est pas tranché. Un baptême ou un mikveh ? Peut-être les deux : une initiation perpétuelle.
III. Un surmoi heureux et infantilisé
À mesure que les institutions perdent de leur autorité, je ne sais pas si elles sont réellement moins légitimes, mais la confiance observable s’est fragilisée, l’individu a déplacé son besoin de structure vers des espaces plus maîtrisables. C’est probablement pour cela que les salles de sport, les studios de yoga, le crossfit, les montres surmoïques, les routines alimentaires ou les régimes de sommeil sont devenus des sanctuaires modernes.
Je ne parle pas ici d’une religion déguisée. Je constate simplement que les gestes, les préparations, les purifications, les abstinences, les efforts et les relâchements composent une forme de cérémonial quotidien. Un cours de yoga le prouve à sa manière : le leggings choisi avec soin, la bouteille isotherme, le tapis aligné sur le sol sans un pli, la respiration synchronisée avec celle du groupe, les salutations finales. Le langage est différent, mais la grammaire reste la même : organiser le chaos intérieur par une pratique répétée qui anticipe le manque et le fait fuir ailleurs.
La science nous a émancipés des croyances, mais pas du rythme. Elle nous a délivrés des dogmes, mais pas du besoin d’un cadre. Elle nous a permis de comprendre, mais elle n’a jamais annulé l’angoisse. La quête du « healthy » n’est donc pas seulement un mode de vie ; elle devient un espace où ordonner le monde, maintenir l’illusion d’une cohérence. La jouissance qui autrefois se dissimulait dans les zones d’ombre s’est déplacée vers la performance et l’effort ; elle s’est rendue respectable, mesurable, traçable.
On n’expie plus, on purifie son alimentation. On ne prie plus, on respire selon un protocole, on évite le plastique, on boit de la Whey. On ne cherche plus le salut, mais une stabilité hormonale. Le plaisir est devenu un instrument d’équilibre, presque une morale.
Je n’ai pas de données permettant de dire si ce phénomène est global ; mais il est suffisamment visible pour suggérer une mutation des rituels autour du corps et donc de vous en parler ici.
IV. Le règne du nano-démon
Nous n’avons pas cessé d’invoquer une autorité supérieure ; nous l’avons miniaturisée. L’époque antérieure se structurait autour d’un Dieu immense, extérieur, symboliquement vertical. Aujourd’hui, ce n’est plus de lui que vient la crainte ; c’est du minuscule, du chimique, du cellulaire. Le danger ne descend plus du ciel, il se tapit dans le tissu. Le macro-souverain a laissé place au micro-soupçon.
C’est ce renversement qui rend notre époque si particulière : nous nous méfions moins des puissances extérieures que de la moindre faille intérieure. La transcendance s’est évaporée ; la vigilance s’est intensifiée. Chaque geste alimentaire, chaque supplément, chaque routine sportive vise à maintenir le nano-démon en sommeil, à empêcher que quelque chose s’échappe, prolifère, se dérègle ou s’emballe.
Il ne s’agit pas de paranoïa collective ; il s’agit d’une économie psychique nouvelle, où l’organisme devient le dernier territoire sur lequel nous estimons avoir une prise. Ce n’est pas une faute, ni une régression ; il s’agit d’une évolution fascinante de notre espèce dans son habitat.
V. Le mécanisme mouvant de la survie symbolique
Ce n’est pas la religion qui a disparu ; c’est sa forme qui s’est métamorphosée. La croyance s’est retirée du monde pour se loger dans l’intime. Je ne sais pas ce qu’elle deviendra, mais je constate qu’elle se déplace constamment. À mesure que les repères collectifs se fissurent, l’individu invente de nouveaux gestes, de nouvelles règles, de nouveaux sacrifices. Il sacrifie son temps, son alimentation, son confort, sa fatigue, parfois ses relations, au nom des objets intérieurs qu’il espère préserver.
Ainsi la vie continue : non pas parce que la raison triomphe, mais parce que le psychisme ne supporte pas longtemps le vide symbolique. Lorsque le grand rituel s’effondre, mille petits rituels surgissent. Lorsque le Dieu s’efface, le démon microscopique apparaît. Lorsque le collectif ne suffit plus, le corps devient refuge, temple, abri, territoire moral et identitaire.
Je ne sais pas si c’est mieux ou pire. Je constate seulement que c’est ainsi que notre époque organise sa survie psychique : par une religiosité discrète du quotidien, une discipline silencieuse, un culte sans idole où l’on tente d’éviter que quelque chose, en soi, se réveille trop brusquement.
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